Il était une fois un jeune homme américain, surnommé plus tard M-Dude, qui portait volontiers un t-shirt arborant des kanji trop cools dont il avouait ne pas connaître la signification. C’est ainsi qu’il partit au Japon, moins pour y apprendre le sens caché de ces idéogrammes que pour y découvrir la culture nippone et perfectionner ses connaissances linguistiques. En faisant ses valises, il décide de laisser aux Etats-Unis son t-shirt, au cas où le sens du motif heurterait les japonais.
Le premier kanji qu’apprend un occidental non érudit au Japon est 酒(Sake). Une des premières expressions qu’un étranger apprend au Japon au contact d’autres étrangers est Bakagaijin, baka signifiant idiot et gaijin étranger. La culture asiatique est tellement différente de la culture occidentale, que beaucoup de comportements européens ou américains paraissent différents, bizarres, anormaux aux japonais, tout comme beaucoup de gestes et attitudes sont inhabituelles, étranges, tellement « japonaises » aux yeux des étrangers. L’expression Bakagaijin s’utilise lorsqu’un étranger fait quelque chose qu’un japonais ne ferait jamais, ou ne ferait jamais de cette façon, tout simplement parce que ce n’est pas « japonais », et désigne ce que penserait un japonais en voyant cet étranger en action : « ils sont fous ces étrangers ».
Quelques exemples :


M-Dude s’adonna bien sûr à cette pratique, involontairement au départ, puis même volontairement de façon ludique. S’exprimer de façon hyper-trop-polie pour la circonstance en se diminuant à outrance et en élevant l’interlocuteur à un niveau de respect à peine atteignable pour un être humain, boycotter le rituel "peace" (^_^)V des japonais pour poser devant le photographe en prenant les pauses les plus originales possible, mettre en valeur statues, élements du décor en jouant un rôle… Une véritable discipline créatrice de fous rires.
Aller au Japon pour un étranger, c’est détruire tous les repères, toutes les normes sociales connues, ce qui suppose de se créer de nouveaux repères, adapter son mode de penser, son mode d’expression et son sens de l’humour. Vivre dans une communauté au Japon composée d’étrangers de tous continents suppose donc que des liens se créent, et que cette re-construction est à la fois individuelle et collective et guidée par les interactions composant les nouveaux groupes auxquels on appartient. Le Bakagaijinshunkanshugi, telle cette culture du bakagaijin que M-Dude a baptisée ainsi, est une composante de cette nouvelle forme d’humour créée de toutes pièces par les étrangers vivant au Japon. Shunkan signifie instant, et shugi le suffixe –isme.
Après presque une année de pratique intensive du Bakagaijinshunkanshugi, M-Dude rentre enfin chez lui. Il redécouvre ce t-shirt, et grâce à ses nouvelles compétences en linguistique japonaise et surtout en kanji, il est maintenant apte à lire ces caractères : Bakagaijin ! Quelle surprise, quel étonnement, et quel voyage, pour enfin comprendre la profonde signification de ces signes. Car il faut avoir été étranger au Japon pour arriver à une véritable compréhension de cette mystérieuse expression.
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